TERMES (AUDE)
LE SCEAU DE JEAN LE PICARD, MAÎTRE COUVREUR AU SERVICE DU ROI
Gauthier LANGLOIS1

La matrice du sceau. À gauche l’avers (taille réelle 24 mm) ; à droite le revers. (Photo : Hannes Ceulemans).
DÉCOUVERT DANS LA VOÛTE DE LA CHAPELLE CASTRALE
Ce sceau a été découvert le 16 août 1994 par Bernard Dimon lors d’un sondage archéologique dirigé par Gauthier Langlois pour l’Association de sauvegarde du château de Termes (Aude). Le sceau a été retrouvé dans la chapelle du château, dans la couche 6 constituée par les matériaux d'effondrement de la voûte et du toit*. Effondrement dû à la destruction systématique du château de Termes à la poudre sur l'ordre du roi entre 1653 et 1654 (Mahul 1861, 464-469). La présence de cet objet dans un niveau quasiment stérile en mobilier archéologique ne peut s'expliquer que de deux façons : 1) le sceau était présent dans la voûte ou le toit avant leur destruction. 2) le sceau aurait glissé dans les éboulis de destruction de la voûte et proviendrait d'ailleurs, peut-être du donjon attenant détruit à la même date.
DESCRIPTION
Sceau matrice de bronze de 8,3 g, de 24 mm de diamètre, de 1 à 2 mm d'épaisseur, avec au dos un anneau de 9,5 mm de large, 6 mm de haut, 3 mm d'épaisseur et 3,8 mm de diamètre. La face est gravée en creux
: au centre d'un écu français entouré successivement d'un cercle perlé, d'une légende en lettres gothiques, puis d'un autre cercle de perlé L'écu a pour meuble une truelle de face ou une pointe de lance. La légende est la suivante : * S.IO.LOPICART.COVREOR

Empreinte en plâtre du sceau. Taille réelle 24 mm. (Photo : G. Langlois)
UNE LÉGENDE MÊLANT OCCITAN ET FRANÇAIS
La première lettre correspond à l’abréviation du mot latin SIGILLVM, à l’ancien français SEEL ou à l’occitan SAGEL, c’est-à-dire le sceau. L’abréviation IO correspond au latin IOHANNIS ou à l’ancien l’occitan JOHAN, forme également attestée parfois en ancien français, c’est-à-dire au prénom Jean. L’article LO semble en ancien occitan, ce qui indiquerai que la matrice ait été réalisée dans l’espace occitan. Le nom qui suit, PICART, variante
orthographique de picard attestée en ancien français comme en ancien occitan, indique que le titulaire ou plus probablement l’un de ses ancêtres est originaire de Picardie. COVREOR est l’aboutissement en ancien français (XIIe-XIVe siècles) du latin coopertor, du verbe cooperire signifiant couvrir complètement. La forme covreor laisse place en moyen français à la forme couvreur. En français moderne la légende se traduit donc par « sceau de Jean Le Picard couvreur ».
UN ÉCU AUX ARMES PARLANTES ET ALLUSIVES
L'écu représente les armoiries de ce Jean le Picard. Elles peuvent être interprétées de
deux façons :
1) Des armes allusives : ces armes représenteraient un outil caractéristique du métier de couvreur. Selon Marie-Claude Delmas du service des sceaux des Archives Nationales qui a examiné la matrice on pourrait y voir une truelle comme sur le sceau des couvreurs de tuiles de Bruges (Belgique)* ou sur ceux de plusieurs maçons parisiens*. Sur ces sceaux la forme du fer de la truelle est identique au sceau de Jean le Picard mais le manche est représenté de profil, c’est à dire comme une baïonnette.
2) Des armes parlantes : ces armes représenteraient le nom de famille Picard. On pourrait y voir alors une pointe de lance. En effet, en occitan par exemple, pica signifie javeline, pique [=lance] ; picar signifie frapper, battre, piquer [avec une lance]. On retrouve d'ailleurs trois fers de pique dans un écu sur le sceau d'Henri Picart, procureur général du roi au baillage de Rouen, appendu à un acte de 1433, et sur le sceau de Guillaume Picart, chambellan du roi, appendu à un acte de 1484*. Les armes d'une famille Picart (Haute-Normandie) donnés par l'Armorial Rietstap sont « de gueules à trois fers de pique d'argent ». Cependant, sur les deux sceaux normands la hampe des fers de pique est représentée sous une forme nettement tronconique, contrairement à celui de Jean Le Picard. L’ambiguïté de la forme traduit peut être la volonté de représenter à la fois une truelle et une pique, donc de constituer des armes allusives et parlantes évoquant à la fois le nom et le métier.
DATATION : FIN XIIIE - 1ÈRE MOITIÉ XIVE
D'après la forme des lettres et la langue de la légende ainsi que la forme de l'écu ce sceau-matrice daterait de la fin du XIIIe ou de la première moitié du XIVe siècle.
LE TITULAIRE : UN MAÎTRE D’ŒUVRE FRANÇAIS AU SERVICE DU ROI EN LANGUEDOC
La construction et l'entretien des forteresses royales du Languedoc dans la seconde moitié du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle ont surtout fait appel à des maîtres d'œuvre ou ingénieurs originaires du Nord de la France.* Parmi les deux maîtres d’œuvres royaux dont on conserve le sceau, celui d’Yvain le Charpentier, ingénieur du roi en Languedoc, présente plusieurs analogies avec notre sceau. Daté de 1272, il est d'un format (29 mm de diamètre) et d'un type relativement proche de celui de Jean le Picard. Il porte un écu dont les armes sont à la fois parlantes et allusives : quatre doloires de charpentier rappelant son nom et son métier, des fleurs de lys rappelant son statut de fonctionnaire royal.* Les registres du Trésor des Chartes et les journaux du Trésor de la fin du XIIIe et du XIVe siècles conservés au Archives Nationales nous livrent plusieurs personnes du nom de Jean le Picard, toutes originaires de régions du domaine royal proches de la Picardie (Ile de France, Champagne et surtout Normandie). Parmi celles-ci, un charpentier de ce nom reçoit le mercredi 19 mars 1298 une somme de 55 livres pour les frais de déplacement et travaux qu'il a réalisés pour le roi dans la sénéchaussée de Saintonge*.
Compte-tenu de la relative polyvalence technique des bâtisseurs de cette époque, il est possible que le charpentier et le couvreur constituent la même personne. Le mot couvreur doit d’ailleurs être pris au sens large comme celui qui réalise la couverture d’un bâtiment, que cela soit au moyen d’une voûte ou d’une charpente. En effet l’artisan réalisant une voûte maçonnée devait également maitriser les techniques de charpente pour réaliser les cintres en bois supportant le coffrage de la voûte. L’origine lointaine de Jean Le Picard et le fait qu’il possédait un sceau montre qu’il n’était pas un simple ouvrier (que l’on pouvait recruter sur place) mais un homme de l’art, compagnon ou maître d’œuvre.
CONCLUSION
Ce sceau est celui d'un maître couvreur venu du Nord de la France qui a travaillé à la fin du XIIIe siècle ou au début du XIV e siècle sur les chantiers royaux du sud de la France et notamment Termes. C’est dans cette région qu’il aurait fait réaliser la matrice qui servait probablement à authentifier les factures et quittances liées à son travail. Ce type de matrice se portait autour du cou grâce à une chaine passant par l’anneau de suspension. Il est fort probable que c’est suite à une rupture de la chaine que Jean le Picard a perdu la matrice dans la maçonnerie de la voûte ou du toit de la chapelle, alors en réparation ou reconstruction. À moins que l'on ne l’ait volontairement jetée dans la voûte après la disparition de son propriétaire. L’intérêt de cette découverte est de mieux connaître les maîtres d’œuvres sur lesquels la documentation est rare, mais aussi de mieux comprendre la construction de la forteresse royale de Termes.
BIBLIOGRAPHIE
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